INCENDIES : LA FRANCE BRÛLE ET L’ÉTAT PARADE

29 Juil 2026Politique, Justice et Sécurité, Société0 commentaires

Quatre pompiers morts. Des dizaines de milliers d’hectares en cendres. Des Canadair de trente ans. Des pyromanes condamnés à des amendes. Et un Président qui se félicite.

Arrêtons d’abord avec le réchauffement climatique.

Non pas que le sujet soit sans intérêt. Mais invoquer le réchauffement climatique pour expliquer les incendies de l’été 2026 est devenu le réflexe commode de ceux qui préfèrent la cause lointaine à la responsabilité immédiate. La chaleur n’allume pas les feux. Les hommes, si. Neuf feux sur dix en France sont d’origine humaine. La sécheresse aggrave, la négligence déclenche, la malveillance embrase. Ce n’est pas le thermomètre qu’il faut mettre en accusation. C’est l’État, les pyromanes, et la justice qui les laisse repartir.

Voilà le vrai sujet.

La solidarité, d’abord. Le seul motif de fierté dans ce désastre.

Il faut le dire sans détour, parce que ce pays sait encore ce qu’il est quand il le faut vraiment.

Pendant que les flammes avançaient sur la Gironde, les Landes, le Var et la Corse, pendant que 167 000 personnes étaient évacuées dans le plus grand déplacement de population depuis la Seconde Guerre mondiale sur le sol français, quelque chose s’est levé qui ne se commande pas et ne se décrète pas. Des agriculteurs avec leurs tracteurs et leurs tonnes à eau. Des riverains qui débroussaillent, qui arrosent, qui protègent. Des volontaires qui arrivent sans qu’on les appelle. 

Cette France-là, silencieuse, concrète, solidaire, mérite qu’on la nomme.

Et puis il y a les soldats du feu. Cet été, quatre d’entre eux ne sont pas rentrés. Deux sapeurs-pompiers professionnels de 34 ans sont morts le 21 juillet, piégés dans leur camion-citerne en luttant contre un feu de pins particulièrement virulent près de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac. Le 27 juillet 2026, un pompier volontaire de 38 ans au centre de secours de Saint-Étienne-du-Grès, est mort « dans l’exercice de ses fonctions » après la sortie de route de son véhicule d’intervention alors qu’il partait ravitailler en carburant un camion de lutte contre les feux de forêt. Un pompier volontaire de 22 ans avait été tué trois semaines plus tôt, le 8 juillet, en Savoie. Quatre hommes. Quatre vies sacrifiées sur l’autel de l’engagement, du devoir, de ce que le mot « servir » veut encore dire quand on le prend au sérieux.

On n’entend pas assez leurs noms. On entend trop les discours de ceux qui les envoient au feu avec des moyens d’un autre siècle.

Les Canadairs. Le mensonge qui dure.

Venons-en au cœur du scandale.

La France dispose de douze Canadairs. Douze. Pour un territoire de 550 000 kilomètres carrés, des étés de plus en plus secs, et des feux de plus en plus rapides et violents. Douze appareils dont l’âge moyen dépasse vingt-cinq ans. Douze appareils dont, maintenance oblige, sept seulement sont opérationnels en simultané en plein cœur de la crise.

Et la production mondiale de Canadairs est à l’arrêt depuis 2015. Le dernier appareil sorti de chaîne date de cette année-là. Il n’en existe tout simplement plus de neufs disponibles à la commande immédiate.

Mais cela, Emmanuel Macron le savait. Il le savait en 2022, quand les incendies de Gironde avaient déjà mis le pays sous le choc. Et voici ce qu’il avait dit, en juillet 2022, sur ce même sol girondin calciné : « Les moyens matériels nationaux de la protection civile doivent être « adaptés » et « investir massivement pour que d’ici la fin du quinquennat, ces 12 Canadairs soient remplacés et que leur nombre soit porté jusqu’à 16. C’est un volume de commandes inédit. »

Quatre ans ont passé. Les feux sont revenus. Plus violents. Plus étendus. Avec plusieurs dizaines de milliers d’hectares partis en fumée et plusieurs milliers de départs de feux enregistrés depuis le début de la saison, la situation sur le terrain est qualifiée de 

« catastrophique » par les syndicats de pompiers eux-mêmes, qui soulignent que si le dispositif tient encore, c’est uniquement grâce à l’engagement des sapeurs-pompiers, et non grâce à des moyens suffisants.

Les Canadairs promis ? Des coupes budgétaires ont conduit à l’annulation de deux commandes. Aucun appareil neuf ne sera livré avant 2028 au mieux. La France loue des appareils à l’étranger pour boucher les trous, comme on plâtre une fissure sans jamais toucher aux fondations.

Et le Président de la République, lui, paraît et parade avec son état-major. Il se rend sur les zones sinistrées. Il remercie les pompiers. Il dit qu’il a « mobilisé toutes les forces disponibles ». Il dit qu’il n’y aura « aucune tolérance ». Puis il repart. Et l’été prochain, les mêmes images. Les mêmes flammes. Les mêmes discours. Le même vide derrière les mots.

C’est une honte qui se répète avec la régularité d’une saison.

Le rituel annuel de l’impuissance.

Car voilà ce que révèle l’été 2026 plus clairement que jamais : non pas une catastrophe exceptionnelle, mais la normalisation d’une catastrophe prévisible.

Chaque année, les mêmes images au journal de 20h. Les mêmes pompiers épuisés. Les mêmes évacuations. Les mêmes déclarations solennelles sur la mobilisation exemplaire des services. Lorsqu’une colonne de renfort de cinquante hommes est engagée, il en faudrait le double pour respecter les temps de repos de sécurité. La fatigue physique et mentale des pompiers devient elle-même un facteur de risque, avec des pertes de lucidité et des risques accrus d’intoxication lors des interventions les plus longues.

Et chaque automne, dès les premières pluies, les promesses rentrent au garage jusqu’à l’été suivant.

Ce n’est plus une crise. C’est un système. Un système dans lequel l’État a appris à gérer médiatiquement ce qu’il a renoncé à résoudre structurellement. Un système dans lequel les pompiers paient de leur vie le prix d’une impuissance politique qu’on habille en discours de mobilisation.

La justice. Le dernier scandale.

Il reste un sujet que personne ne veut aborder franchement.

On estime que 90 % des feux sont causés par l’homme. 128 personnes ont été interpellées depuis le début de l’été pour des départs de feu volontaires ou par négligence, selon le ministre de l’Intérieur lui-même.

La loi, elle, ne manque pas d’ambition sur le papier. Pour un incendie volontaire, l’auteur encourt 15 ans de réclusion criminelle. Si quelqu’un décède dans l’incendie, c’est la perpétuité.

Alors voici la question simple, directe, que tout citoyen est en droit de poser : depuis combien d’années entend-on parler d’une condamnation exemplaire d’un pyromane à dix, quinze, vingt ans de prison ferme ? Depuis combien d’années voit-on passer en cour d’assises un incendiaire volontaire tenu pour responsable des millions d’euros de dégâts, des maisons détruites, des vies brisées, des pompiers morts ?

La réponse, c’est un document de l’Assemblée nationale qui la donne avec une franchise remarquable : « Si la réponse pénale prévoit des peines importantes, elles ne sont presque jamais appliquées, le prévenu étant généralement condamné à un simple sursis assorti d’une amende. » Une amende. Pour avoir brûlé des milliers d’hectares. Pour avoir mis en danger des villages entiers. Pour avoir peut-être causé la mort de pompiers.

La peine la plus fréquemment prononcée pour un incendie involontaire est l’amende. Le montant moyen est de 584 euros.

584 euros. Et quatre pompiers qui ne rentrent pas chez eux.

Il n’y a pas de mot pour qualifier cette disproportion. Sinon celui-ci : scandale.

Ce que cet été a révélé.

La France n’est pas démunie face aux incendies parce qu’elle manque de courage. Elle est démunie parce que l’État a choisi, depuis des années, de gérer l’urgence plutôt que de prévenir la catastrophe. Parce que les promesses présidentielles coûtent moins cher que les Canadair. Parce que la justice préfère le sursis à la sévérité. Parce que la communication de crise est devenue plus efficace que la politique de prévention.

Les pompiers, eux, n’ont pas le luxe de la communication. Ils ont le feu en face. Et parfois, ils n’en reviennent pas.

C’est à leur mémoire, et à leur courage, que cet article est dédié.

Le reste est une honte collective que nous devrions avoir moins de mal à nommer.

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