Trois drames, trois récits :        

8 Déc 2025Politique, Société2 commentaires

Pourquoi Gaza occupe tout l’espace médiatique, quand le Soudan et le Nigeria restent invisibles ?

Depuis octobre 2023, les images de Gaza occupent les écrans, les réseaux sociaux, les tribunes et les manifestations dans le monde entier. 

Le terme de « génocide » y a été appliqué massivement, parfois immédiatement, parfois sans nuance.
Pendant ce temps, au Soudan, un conflit pourtant plus meurtrier encore, marqué par des massacres ethniques documentés, des famines, des viols massifs, et des centaines de milliers de morts, demeure dans un quasi-silence international.

Dans le même temps, au Nigeria, des enlèvements massifs d’élèves et d’enseignants passent presque totalement sous silence.

Comment expliquer un tel écart de traitement ?

Pourquoi Gaza devient un symbole mondial quand le Soudan peine à exister  médiatiquement ?

Cet article examine une thèse : la différence ne tient pas seulement à l’ampleur des drames, mais à la structure idéologique du paysage médiatique, à la symbolique d’Israël dans les imaginaires occidentaux, et à un contexte d’antisémitisme renaissant qui influence inconsciemment les récits et leurs priorités.

Gaza : un récit prêt à l’emploi dans un paysage médiatique dominé par la grille oppresseur/opprimé

La majorité des médias occidentaux travaillent aujourd’hui avec une grille interprétative héritée des luttes anticoloniales : un camp “dominant” = un camp “coupable”,
un camp “dominé” = un camp “victime”.

Dans ce schéma, Israël, État occidental, technologiquement puissant, démocratique, allié des États-Unis, coche toutes les cases du “dominant”.

Inversement, les Gazaouis sont vus comme un peuple enfermé, pauvre, dépendant, donc “dominé”.

Cette grille s’applique même lorsque les faits initiaux contredisent la logique narrative.
Le 7 octobre a pourtant été un massacre d’une atrocité extrême : tortures, viols de masse, exécutions de civils, enlèvements, décapitations, un pogrom comme l’Europe n’en avait plus connu depuis la Shoah.

Mais ce point de départ disparaît rapidement dans la temporalité médiatique.
Pourquoi ?

Parce que ce massacre, dans le récit médiatique dominant, ne correspond pas au schéma oppresseur/opprimé.
Le Hamas, organisation reconnue comme terroriste par l’UE, devient un acteur secondaire, presque effacé, au profit d’un face-à-face Israël/Gaza plus “lisible”.

Et surtout, l’idée qu’Israël puisse être l’agressé est souvent rejetée ou minimisée dans une ambiance où les accusations d’“agression” contre Israël sont culturellement plus attendues, presque déjà prêtes.

Le facteur décisif : un contexte d’antisémitisme renaissant

Il ne s’agit pas d’accuser les médias d’antisémitisme.

Mais il existe un phénomène documenté : l’antisémitisme contemporain est largement culturel et symbolique, souvent inconscient, et s’exprime surtout sous la forme d’une hostilité envers Israël.

Dans ce cadre, Israël n’est plus vu comme un État parmi d’autres, mais comme un symbole :

  • symbole du colonialisme,
  • symbole d’un “Occident dominant”,
  • symbole d’un pouvoir “illégitime”.

Cette hostilité symbolique rend l’empathie sélective :

  • l’empathie pour les victimes palestiniennes est immédiate ;
  • l’empathie pour les victimes israéliennes est conditionnelle, parfois douteuse, parfois négociée.

Ainsi, l’idée qu’Israël puisse seulement réagir à un massacre est, dans certains milieux médiatiques ou militants, déjà politiquement “incorrecte”.

Soudan : un drame immense sans récit idéologique disponible

À l’inverse, la situation au Soudan ne s’inscrit dans aucun schéma narratif facile pour les médias occidentaux :

  • Pas d’État occidental impliqué.
  • Pas de symbolique “coloniale” immédiatement mobilisable.
  • Pas de repère moral clair pour les opinions publiques.
  • Pas d’acteur “identifiable” que les médias peuvent désigner figure d’agresseur absolu.

Les forces impliquées (armée soudanaise, RSF, milices ethniques) ne s’inscrivent dans aucune grille simple.
Le conflit est complexe, interne, multi local, difficile à filmer, difficile à moraliser.

Les victimes, bien plus nombreuses, notamment dans le Darfour, ne s’inscrivent dans aucun récit géopolitique susceptible de mobiliser les mouvements militants occidentaux.

Nigeria : un autre drame massif ignoré par les médias

Le 21 novembre 2025, plus de 315 élèves et enseignants ont été enlevés dans une école catholique au Nigeria, trois jours après un autre enlèvement visant 25 lycéennes. Malgré l’ampleur de ces crimes, la couverture médiatique occidentale est restée quasi inexistante. Ce silence contraste fortement avec l’attention accordée à Gaza, renforçant l’idée que la médiatisation dépend moins de la gravité des faits que de leur compatibilité avec un récit idéologique dominant.

Pour les 2 drames, il n’y a pas de “camp symbole” à défendre ; encore moins quand il s’agit de catholiques comme c’est le cas pour le Nigéria.

Une question dérangeante : toutes les victimes (Gaza, Soudan, Nigeria) n’ont-elles pas la même valeur ?

Le résultat final est troublant :

  • Au Soudan, des dizaines ou centaines de milliers de morts, un drame humanitaire gigantesque, ne génèrent presque aucune mobilisation massive, ni médiatique, ni politique.
  • À Gaza, la mobilisation est immédiate, permanente, mondialisée.

Ce constat pose une vraie question morale :

La valeur symbolique d’un mort dépend-elle aujourd’hui  de la grille idéologique dans laquelle on peut l’inscrire ?

Si oui, cela signifie que notre boussole morale collective est biaisée.

Conclusion

La dissymétrie du traitement Gaza/Soudan/Nigeria révèle une réalité : la médiatisation dépend moins des tragédies humaines que de leur conformité à une grille idéologique dominante. 

Elle s’explique par trois facteurs clés :

  1. Une grille médiatique idéologique prête à incriminer Israël, souvent avant même les faits.
  2. Un antisémitisme symbolique, non assumé mais réel, qui rend la critique d’Israël culturellement légitime, presque automatique.
  3. L’absence totale de récit idéologique mobilisable autour du Soudan et du Nigéria, malgré l’ampleur dramatique du conflit notamment au Soudan.

Gaza est devenu un symbole mondial, tandis que le Soudan et le Nigeria restent en marge du récit. 

Ce constat invite à repenser la cohérence morale de notre compassion et la responsabilité des médias dans la hiérarchisation des vies humaines.

Il ne doit pas amener à relativiser les souffrances de Gaza ni celles du Soudan.

Il doit au contraire ouvrir un débat essentiel :

Pourquoi la compassion mondiale est-elle devenue sélective ?
Pourquoi certaines tragédies deviennent des symboles, et d’autres des notes de bas de page ?
Et quelle est la responsabilité des médias dans cette hiérarchisation des vies humaines ?


2 Commentaires

  1. Daniel

    synthèse remarquable sur ce sujet sensible, les médias devraient permettre d’élever les consciences, prendre du recul pour mieux appréhender ces sujets sensibles et on assiste beaucoup trop souvent à des exagérations dans les débats. En comptant aussi la prime à la violence accordée à ceux qui se la permettent dans des hystéries et qui n’ont pas de sanctions dissuasives.

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  2. Isabelle ESSEMIRI

    Tout ceci relève d’une mise en condition de la pensée politique, les gouvernants cherchent à orienter le positionnemment politique des peuples, ce qui est rendu plus facile parle faible niveau de l’éducation nationale . Le citoyen n’est plus capable de raisonner en dehors des courants de pensée dont les médias nous matraquent a longueurde journée,.’.plus aucun recul ni vision synthetiques des évènements…les gens pensent comme on leur dit de penser. Bref tous les éléments de contexte sont mis en place pour décourager les masses et les priver de tout espoir (médiocrité et incompétence des classes politiques, matraquage médiatique,, recours aux réseaux sociaux) Ainsi la seule issue qui paraît probable c’est la guerre, le fascisme, l’antiseitisme. Mais réveillez vous bon sang et cessez de vous faire manipuler

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