Nous concluions notre précédent article(1) sur ce constat : la majorité des électeurs, quelles que soient les motivations de ces derniers, a répondu à l’appel des partis de gauche et du centre pour faire barrage au RN.
Prenons un peu de hauteur et interrogeons-nous sur les ressorts de ce second tour des élections législatives.
– Tout d’abord nous avons vu, non seulement les partis(2), quelles que soient leurs sensibilités politiques respectives, mais aussi la quasi-totalité des médias, les corps intermédiaires, les artistes, les sportifs, bref la société civile, se mobiliser en un temps record contre le Rassemblement national (RN).
D’ailleurs leur slogan aurait pu être « Tous contre le RN ». La manœuvre a parfaitement bien réussi puisque le RN n’a pas obtenu la majorité absolue que le premier tour lui laissait entrevoir. Nous n’épiloguerons pas ici, ce n’est pas notre sujet, sur le triste spectacle offert par les alliés de circonstance d’hier quant à la constitution d’un gouvernement aujourd’hui.
Jetons un coup d’œil derrière nous. En 2017 et 2022, Emmanuel Macron est élu contre Marine Le Pen. Avant lui, c’est Jacques Chirac qui est élu contre Jean-Marie Le Pen le 21 avril 2002.
Remontons encore dans l’histoire. Nous sommes en 1985, une époque où le Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen ne pèse quasiment rien(3). François Mitterrand dont la cote de popularité est au plus bas, trouve un moyen efficace de perturber la droite d’une part en favorisant l’accès du FN aux médias, d’autre part en introduisant la proportionnelle aux législatives de 1986, permettant au FN d’entrer à l’Assemblée nationale avec 35 députés et limitant ainsi la victoire de la droite.
Si le FN était si dangereux, un vulgaire calcul électoraliste susceptible de lui ouvrir un jour les portes du pouvoir, pourrait-il être envisagé ne serait-ce qu’un instant ?
Bien sûr que non ! Tous les politiques d’hier et d’aujourd’hui savent parfaitement que le FN / RN ne représente aucun danger fasciste. Lionel Jospin a reconnu en 2007 que, pour les socialistes, le FN ne présentait aucun danger : populiste certes mais rien de fasciste.
Ce qui s’est passé entre le 30 juin et le 7 juillet, ce n’est jamais qu’une réédition de ce que le même Lionel Jospin qualifiait de théâtre antifasciste.
D’où une première question que nous soumettons à la réflexion de nos lecteurs : le RN est-il instrumentalisé par un système qui se sert de lui comme épouvantail afin, tout simplement, de rester en place.
La rapidité avec laquelle tous les politiques se sont unis contre le RN permet de se poser sérieusement la question.
Ce qui vient de se passer à l’Assemblée nationale pour l’élection de la présidente et des membres du bureau confirme notre interrogation. Alors que l’article 10 du règlement intérieur prévoit que le bureau doit reproduire la configuration politique de l’Assemblée, le RN (10,6 millions d’électeurs) n’obtient aucun poste grâce à la coalition de tous les partis, lesquels osent encore se prétendre démocrates.
-Après cette première conclusion / interrogation, une autre question : est-ce que la « dédiabolisation » fonctionne ?
En effet, comme l’avons souligné dans notre précédent article les électeurs ont majoritairement répondu à l’appel des partis pour faire barrage au RN.
Ce n’est sans doute pas en raison de son programme économique, plutôt à gauche et que la plupart des électeurs n’ont sans doute pas pris la peine de consulter.
Il est évident que la dédiabolisation ne fonctionne pas vraiment. Certes le parti progresse mais plus par défaut que par adhésion. De nombreux français sont inquiets et en colère (insécurité, immigration, pouvoir d’achat, perte de valeurs) et le seul parti qui leur parle c’est le RN face à une droite dite « républicaine » inaudible, un « extrême centre » du en même temps et une gauche wokiste, immigrationniste, adepte de la décroissance et d’une écologie punitive.
Mais pour encore beaucoup d’autres français, le RN reste l’héritier du FN créé en 1972 à l’initiative d’Ordre Nouveau (mouvement néo-fasciste dissous par décret ministériel le 28 juin 1973) et c’est le nom de Le Pen marqué par les « dérapages » du père.
Pourtant lorsqu’elle prend la direction du parti en 2011 Marine Le Pen entreprend de changer l’image du parti notamment en écartant Jean-Marie Le Pen, en modifiant le nom puis, au fil du temps, en reculant sur nombre de positions, évacuant les points susceptibles de heurter une partie de l’électorat notamment de la droite modérée. C’est ce que le politologue Pierre-Yves Rougeyron qualifie de « dédiabolisation embourgeoisement » par opposition à la « dédiabolisation / professionnalisation ».
L’entrée à l’Assemblée nationale, en 2022, de 89 députés RN dont le comportement a été exemplaire n’a pas contribué suffisamment à cette fameuse dédiabolisation auprès de l’électorat.
Il est manifeste que le RN doit s’interroger sur sa stratégie :
- Peut-être opter pour la dédiabolisation / professionnalisation, ce qui signifie revenir à la radicalité des idées au sens des sciences politiques, mais en étant capables, en les maîtrisant, d’expliquer ces idées pour convaincre.
- Pour ce faire avoir une véritable structure de formation interne notamment pour les cadres du parti.
- S’interroger sur une stratégie d’alliance avec d’autres partis au lieu d’une politique de débauchages de personnalités comme cela s’est produit pour les européennes et les législatives.
A défaut de réellement remettre en question sa stratégie, le RN risque de rester l’instrument utile du système.
1- Vème République, esprit es-tu là ?
2-221 accords de désistement sur 306 triangulaires.
3-2% aux législatives de 1973

nices!! Antisémitisme, tous concernés !