Pendant que l’Europe délibère, la civilisation occidentale joue sa survie
Nous avons publié un billet d’humeur qui l’a dit avec la franchise qui s’imposait : Trump fait le sale boulot au Moyen Orient. Mais pourquoi ce travail est-il
« sale » ? Parce qu’il est brutal, direct, dérangeant … et pourtant nécessaire. Parce qu’il oblige à nommer les choses. Parce qu’il impose de regarder en face ce que nos démocraties, anesthésiées par trente ans de confort et de relativisme, refusent de voir.
Cet article est une tentative de nommer. Complètement. Sans filtre diplomatique. Avec la conviction que les mots précèdent les actes, et que refuser les mots justes, c’est déjà capituler.
Le sujet s’appelle la République islamique d’Iran. Et la question est simple : qu’allons-nous faire ?
I. L’Iran n’est pas un partenaire mal compris. C’est un ennemi déclaré.
Il faut commencer par là, parce que tout le reste en découle.
Depuis 1979 et l’avènement de la théocratie khomeiniste, l’Iran ne s’est jamais caché. Il n’a pas eu besoin qu’on l’interprète, qu’on le déchiffre ou qu’on le « nuance ». Il a parlé. Clairement. Constamment. « Mort à l’Amérique. » « Mort à Israël. » Ces slogans ne sont pas des excès rhétoriques de foules en colère. Ce sont des slogans d’État, inscrits dans les discours officiels, peints sur les murs des institutions, scandés lors des cérémonies nationales, enseignés dans les écoles. Quand un régime vous dit qu’il veut votre destruction, la moindre des lucidités est de le croire.
L’idéologie de la République islamique repose sur trois piliers indissociables : le rejet de la démocratie libérale, l’antisémitisme d’État, et la guerre civilisationnelle contre l’Occident. Ce n’est pas une politique étrangère. C’est une weltanschauung, terme philosophie allemand qui relate une vue métaphysique du monde, une conception globale de la vie, de la condition de l’homme dans le monde, une vision dans laquelle notre existence même est une offense.
Les femmes y sont propriété de l’État et objets de contrôle. Les minorités religieuses y vivent sous la menace permanente. La liberté d’expression y est un crime. L’homosexualité y est punie de mort. La séparation des pouvoirs y est une fiction : derrière le paravent d’élections soigneusement filtrées, c’est le Guide suprême, non élu, non révocable, théoriquement investi de l’autorité divine qui décide de tout.
Ce régime n’est pas la version « conservatrice » de quelque chose que nous connaîtrions. C’est son antithèse absolue. Et traiter son antithèse absolue comme un « interlocuteur difficile » relève soit de la naïveté coupable, soit de la lâcheté assumée.
Depuis 1979, l’Iran a financé le Hezbollah, transformé un mouvement libanais en armée de 150 000 roquettes pointées sur Israël. Il a armé le Hamas, dont les attaques terroristes du 7 octobre 2023 ont tué 1 200 Israéliens en une matinée. Il a fourni aux Houthis yéménites les missiles qui ont paralysé le commerce mondial en mer Rouge. Il a déployé des milices pro-iraniennes en Irak, en Syrie, en Afghanistan. Cette géographie de la terreur est le produit d’une stratégie cohérente, patiente, méthodique : encercler Israël, déstabiliser le Moyen-Orient, épuiser l’Occident, gagner du temps.
Gagner du temps pour quoi ? Pour la bombe.
II. La bombe : le compte à rebours que l’Europe refuse d’entendre
L’histoire de la diplomatie nucléaire avec l’Iran est un manuel de ce qu’il ne faut jamais faire.
En 2015, l’accord de Vienne, le JCPOA, est présenté comme une victoire historique. L’Iran accepte de limiter son enrichissement d’uranium en échange de la levée des sanctions. Obama triomphe. Bruxelles applaudit. Les Européens se félicitent de leur « approche multilatérale ». Des contrats commerciaux sont signés. Des délégations économiques défilent à Téhéran.
Dix ans plus tard, les faits sont là.
L’Iran enrichit de l’uranium à 60 %, à quelques semaines techniquement du seuil militaire de 90 %. Selon les rapports de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), le pays a accumulé suffisamment de matière fissile pour fabriquer, dès qu’il le décide, plusieurs engins nucléaires. Des caméras de surveillance ont été débranchées. Des inspecteurs ont été refoulés. Des sites militaires ont été déclarés interdits d’accès. L’Iran a violé le JCPOA de façon systématique, tout en réclamant que l’Occident respecte ses propres engagements.
Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si l’Iran cherche la bombe. Il la possède, dans les faits, à quelques jours de montage. La question est de savoir ce qu’il fera avec.
La réponse est connue. Elle a été prononcée en toutes lettres par Khamenei, par ses prédécesseurs, par ses généraux : Israël doit « disparaître de la carte ». Un État de neuf millions d’habitants. Une superficie comparable à la Bretagne. Face à un pays de 90 millions d’âmes, idéologiquement structuré autour de sa destruction.
Une seule bombe nucléaire suffit à anéantir l’État hébreu. Israël ne peut absorber un premier coup. Le calcul stratégique est d’une clarté terrifiante.
Permettre à l’Iran de franchir le seuil nucléaire militaire, c’est accepter, en connaissance de cause, la possibilité d’un génocide. Ce n’est pas de la géopolitique. C’est une faute morale sans précédent depuis Munich.
Et Munich, justement, devrait nous hanter. Parce que nous rejouons la même pièce, avec les mêmes acteurs, les « apaiseurs », les prudents, les « réalistes » qui expliquent pourquoi il ne faut surtout pas provoquer, et avec les mêmes conséquences prévisibles.
III. Ce que le régime fait à son propre peuple
Avant d’évoquer la menace extérieure, il faut regarder ce qui se passe à l’intérieur. Car c’est là que la nature d’un régime se révèle le plus clairement.
Septembre 2022. Mahsa Amini, 22 ans, iranienne, kurde, est arrêtée par la police des mœurs pour avoir porté son voile « de manière incorrecte ». Elle meurt en détention dans des conditions jamais entièrement élucidées. Sa mort déclenche le soulèvement le plus vaste qu’ait connu l’Iran depuis la révolution : le mouvement Femme, Vie, Liberté. Pendant des mois, des millions d’Iraniens, femmes et hommes, jeunes et vieux, descendent dans la rue au péril de leur vie.
La réponse du régime : plus de 500 manifestants tués, dont des enfants. Des milliers arrêtés, torturés, condamnés à mort dans des procès expéditifs. Des hommes pendus en public pour l’exemple. Des femmes violées en cellule pour les « punir ». Des médecins arrêtés pour avoir soigné des blessés. Des artistes, des journalistes, des avocats jetés dans les geôles des Gardiens de la Révolution pour avoir posté une story Instagram.
L’Iran est l’un des bourreaux les plus actifs de la planète. Des centaines d’exécutions par an, dont des mineurs au moment de leur arrestation, dont des membres des minorités baloutche, kurde et arabe, dont des opposants politiques dont le seul crime est d’avoir rêvé d’un autre Iran.
Ce régime ne représente pas le peuple iranien. Il l’opprime avec une violence méthodique que seule l’indifférence internationale rend possible. Le peuple iranien, lui, a montré à trois reprises en quinze ans, en 2009, en 2019, en 2022, qu’il aspire à la liberté, à la dignité, à un avenir hors du joug des mollahs.
Il mérite mieux.
Et nous, Occidentaux qui brandissons les droits de l’homme comme étendard de notre civilisation, nous avons une responsabilité à son égard. Une responsabilité que nous n’honorons pas.
IV. Trump fait le sale boulot. L’Europe, elle, prépare ses frégates pour escorter les restes.
Reconnaissons ce que notre confort idéologique nous interdit généralement d’admettre : Donald Trump, dans son unilatéralisme brutal, dans son mépris souverain des conventions diplomatiques, a fait plus pour contenir l’Iran que vingt-cinq ans de « dialogue constructif » européen.
Le blocus du détroit d’Ormuz, annoncé après l’échec des négociations au Pakistan, est une décision d’une efficacité redoutable. Douze millions de barils par jour immobilisés. L’Iran saigne économiquement. Ses réserves de change s’effondrent. Ses proxies sont privés de financement. La pression est maximale, ciblée, assumée.
Avant cela, le retrait du JCPOA en 2018, unanimement critiqué par les capitales européennes, avait réimposé des sanctions qui ont effectivement fracturé l’économie iranienne. La liquidation de Qassem Soleimani en janvier 2020 avait décapité la machine de guerre proxy de Téhéran. Soleimani n’était pas un général ordinaire. Il était l’architecte de toute la stratégie régionale iranienne, le coordinateur de toutes les milices, le responsable direct de la mort de centaines de soldats américains et de milliers de civils. Son élimination a mis fin à sa menace. Pas un accord. Pas un sommet. Une frappe. Et les résultats ont été là.
Et l’Europe, dans tout cela ?
L’Europe rédige des communiqués. L’Europe « s’inquiète ». L’Europe « demande des clarifications ». L’Europe convoque des réunions d’urgence à Bruxelles dont personne à Téhéran ne lit le compte-rendu. La France, en particulier, prépare ses frégates pour escorter des pétroliers dans un détroit pacifié par d’autres, comme notre billet d’humeur l’a souligné avec l’amertume que mérite cette tragédie.
Ce n’est pas de la diplomatie. C’est de la figuration organisée. C’est le confort de ceux qui ont décidé, sans se l’avouer, que le monde serait ce que les Américains en feraient, et qu’en attendant, mieux valait conserver les apparences d’une indépendance stratégique qu’on a renoncé à exercer.
Le manque de courage de l’Europe face à l’Iran n’est pas nouveau. Il est structurel. Il est le produit de décennies de désarmement moral, de désinvestissement militaire, de multiplication des « partenariats économiques » avec des régimes que nos valeurs condamnent. Il est le produit d’une classe dirigeante qui a confondu la paix avec l’absence de décision, et la diplomatie avec la perpétuelle remise à plus tard.
V. La seule issue : la fin du régime
Soyons clairs sur ce point, parce que c’est celui qui fait le plus peur à énoncer.
Aucune négociation ne réglera le problème iranien. Aucun accord nucléaire ne mettra durablement la bombe hors de portée d’un régime dont l’idéologie repose sur la destruction d’Israël et le rejet de l’Occident. Aucune sanction, aussi sévère soit-elle, ne transformera la nature d’un pouvoir théocratique qui n’a aucun compte à rendre à son peuple et qui préférera mourir plutôt qu’abdiquer.
La seule issue, difficile, coûteuse, douloureuse, est la fin du régime des mollahs.
Comment ? Par deux voies, idéalement conjointes.
La première est le soutien actif, massif, assumé aux forces d’opposition iraniennes. Elles existent. Elles sont courageuses. Elles ont prouvé en 2022 qu’elles pouvaient mobiliser des millions de personnes au péril de leur vie. Elles manquent de ressources, de protection, de reconnaissance internationale. Nous pouvons les aider. Nous choisissons de ne pas le faire, par peur de « froisser Téhéran ». Cette prudence est une trahison.
La seconde, si la première échoue ou si le seuil nucléaire militaire est franchi, est l’option militaire. Qu’il faut nommer sans trembler. Une intervention ciblée sur les installations nucléaires iraniennes, comme Israël l’a déjà démontré être possible avec ses frappes répétées, combinée à un appui aérien et naval américain pour démanteler les capacités militaires du régime. Ce sera coûteux. Ce sera destructeur. Il y aura des victimes. Mais la question n’est pas de savoir si cette guerre sera douloureuse. La question est de savoir si nous pouvons nous permettre de ne pas la mener.
La réponse, quand on regarde la carte géostratégique, quand on lit les rapports de l’AIEA, quand on compte les otages iraniens dans les geôles du régime, quand on mesure ce que signifierait une bombe nucléaire entre les mains de ceux qui ont juré d’éradiquer Israël, la réponse est non.
Nous ne pouvons pas nous permettre l’inaction.
VI. L’OTAN : se réinventer ou mourir
Il y a une institution qui devrait, en théorie, incarner la réponse collective de l’Occident à ces menaces. Elle s’appelle l’OTAN. Et elle est en train de se désintégrer sous le poids de ses propres contradictions.
D’un côté, des États-Unis qui, depuis Trump, signifient à l’Europe que la garantie de sécurité américaine n’est pas inconditionnelle. Que les nations qui consacrent 1,2 % de leur PIB à leur défense tout en réclamant le parapluie nucléaire américain ne peuvent pas s’attendre à une solidarité sans limite. C’est brutal. C’est juste.
De l’autre, une Europe qui continue de débattre de son « autonomie stratégique » sans jamais en créer les conditions réelles, les budgets, les industries, les doctrines, les alliances opérationnelles.
L’OTAN doit se reformater ou elle disparaîtra. Ce reformatage suppose que l’Europe accepte enfin de payer le prix de sa sécurité, non pas pour remplacer les États-Unis, mais pour cesser d’être un passager clandestin de l’ordre mondial libéral. Il suppose des engagements militaires concrets, non des déclarations d’intention. Il suppose une doctrine commune sur les menaces existentielles, et l’Iran nucléaire en est une.
Une OTAN qui ne peut pas s’accorder sur l’Iran n’est pas une alliance. C’est un club de discussion.
VII. Notre civilisation en jeu
Tout cela, l’Iran, la bombe, Trump, l’Europe qui vacille, l’OTAN qui s’effiloche, n’est pas une crise parmi d’autres. C’est le test de civilisation de notre génération.
Les générations précédentes ont eu les leurs. En 1940, il a fallu Churchill pour dire, seul contre tous, que l’on ne négocie pas avec Hitler. En 1948, il a fallu le pont aérien de Berlin pour affirmer que la liberté méritait qu’on prenne des risques. En 1962, il a fallu Kennedy pour tenir tête à Khrouchtchev, au bord de l’abîme nucléaire.
À chaque fois, la peur était là. Le risque était réel. Le prix potentiel était énorme. Et à chaque fois, ceux qui ont choisi la clarté contre la capitulation ont eu raison.
Nous sommes à ce carrefour.
La République islamique d’Iran, armée de la bombe nucléaire, dans un Moyen-Orient qu’elle aura achevé de déstabiliser, avec un Hezbollah disposant de 150 000 roquettes et des milices du Golfe au Pacifique, représente une menace existentielle pour Israël, pour la stabilité régionale, et à terme pour l’ensemble de l’architecture sécuritaire de l’Occident.
Face à cela, la réponse de l’Europe est celle que l’on a dite : des frégates pour escorter les pétroliers. Des communiqués pour la forme. Des réunions interministérielles pour se donner bonne conscience.
Ce n’est pas une politique. C’est une abdication.
L’histoire ne sera pas tendre avec ceux qui, ayant vu le danger, ayant eu les moyens d’agir, ayant disposé des alliances nécessaires, ont néanmoins choisi de regarder ailleurs. Elle ne l’a jamais été.
Conclusion : La bravoure ne s’externalise pas indéfiniment
Que Trump soit détestable à bien des égards, qu’il inspire méfiance et rejet dans nos opinions publiques européennes, est une chose. Que sa politique iranienne soit la seule qui réponde à la réalité de la menace en est une autre.
Les deux peuvent coexister. Et c’est précisément là que réside le défi intellectuel et politique que l’Europe est incapable de relever : reconnaître que quelqu’un que l’on n’aime pas peut avoir raison, et que la bravoure d’un allié ne nous dispense pas de la nôtre.
La bravoure ne s’externalise pas indéfiniment. À un moment, il faut décider ce que l’on est prêt à défendre et à quel prix. La démocratie. L’État de droit. La liberté des femmes. Le droit d’Israël à exister. La possibilité, pour le peuple iranien, de vivre libre.
Ces valeurs ne se défendent pas avec des communiqués. Elles ne se préservent pas dans les salles de conférence de Bruxelles. Elles se défendent avec la même détermination que celle de ceux qui veulent les détruire.
L’Iran des mollahs a fait son choix depuis 1979. Il est temps que l’Occident fasse le sien.

Article très réaliste qui résume bien la situation inquiétante dans laquelle nous nous trouvons. Il est certain qu’il faut agir pour que ces fous furieux ne puissent être à la tête d’un Etat possédant la bombe atomique. Cela ne peut passer que par la destruction de leurs usines d’enrichissement de l’uranium et par la récupération de l’uranium déjà enrichi. Ces opérations ne se passeront pas dans la « douceur » … Les Américains et les Israéliens comptent ils encore sur l’Europe et sur l’OTAN pour les aider dans cette tâche ? Prenons l’exemple de la France : la frilosité et le sens du vent ne soufflent pas dans ce sens. Quand on voit que notre espace aérien a été interdit à l’aviation militaire américaine qui se rendait dans le golfe persique pour prêter main forte aux troupes en place, on se dit que nos dirigeants ont une mémoire plus que défaillante et qu’ils feraient bien de réécouter la chanson de Michel Sardou intitulée « Les Ricains » et qui, n’en déplaise aux « bien pensants » gauchistes, sera toujours d’actualité.