Pour le général de Gaulle, le président de la République n’avait pas vocation à être le chef d’un camp. Il était le garant de l’unité nationale, et le protecteur des institutions.
L’article 5 de la Constitution de 1958 traduit directement cette vision : le chef de l’État « assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État »
Dans la pensée gaullienne, le chef de l’État se situe au-dessus des affrontements partisans. Il n’est ni le chef de la majorité ni le porte-parole d’une coalition. Sa légitimité lui vient de sa capacité à incarner la permanence de la Nation au-delà des divisions du moment.
Or les deux mandats d’Emmanuel Macron se sont caractérisés par une personnalisation extrême du pouvoir. Dès les premières années de son mandat, de nombreuses déclarations ont alimenté l’idée d’une présidence verticale et clivante. Les polémiques suscitées par certaines formules, les conflits permanents avec les oppositions ou encore la centralisation des décisions à l’Élysée ont progressivement transformé le président en protagoniste principal de la lutte politique, ce qui était de nature à fracturer le pays et fragiliser les institutions.
En 2018, des formules telles : « Les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien » (Inauguration d’un campus en 2017), « Qu’ils viennent me chercher » (affaire Alexandre Benalla), « Je traverse la rue, je vous en trouve » (à un jeune demandeur d’emploi), « Les Gaulois réfractaires au changement » (lors d’un déplacement à l’étranger), sont autant d’exemples de déclarations polémiques.
La crise des Gilets jaunes (2018 /2019) a été le révélateur d’une rupture. Alors que le président de la Vème République est censé rechercher l’unité nationale dans les moments de tension, Emmanuel Macron, évoquant des « foules haineuses », est apparu aux yeux d’une partie du pays comme l’incarnation même du camp adverse. En conséquence, les manifestations ne visaient plus seulement une politique publique, elles visaient directement la personne du président.
Le résultat a été un affaiblissement symbolique de la fonction de rassemblement attachée à la magistrature suprême.
La rupture avec l’idéal gaullien apparaît également dans certaines prises de position relatives à des affaires judiciaires sensibles.
À la suite de la mort de Nahel, Emmanuel Macron a qualifié immédiatement les faits comme étant inexplicables et inexcusables, sans disposer d’éléments précis et avant tout début d’enquête, mettant en cause, de fait, l’action policière, ce qui n’a pas échappé aux syndicats policiers.
De même, après l’arrêt de la Cour de cassation dans l’affaire Sarah Halimi, le président a publiquement contesté les conséquences de la règle juridique appliquée en déclarant que la prise volontaire de stupéfiants ne devrait pas conduire à l’irresponsabilité pénale.
À plusieurs reprises, après des attentats ou des faits de radicalisation, des observateurs ont estimé que certaines déclarations présidentielles insistaient fortement sur les défaillances supposées de l’institution judiciaire avant même que toutes les responsabilités institutionnelles soient établies.
Ce type d’intervention illustre une présidence qui participe directement aux débats les plus sensibles du moment. Or, dans l’esprit du général de Gaulle, le chef de l’État devait précisément éviter d’apparaître comme un acteur supplémentaire de ces controverses, ce qui peut, in fine, fragiliser les institutions.
La relation de plus en plus conflictuelle avec les forces de l’ordre, une des institutions chargées d’assurer la continuité de l’Etat, en est un exemple très préoccupant. L’affaire Nahel, citée plus haut est emblématique, plusieurs organisations syndicales dénonçant un fossé grandissant entre la base policière et le pouvoir politique.
Un fossé qui vient encore de se creuser. Alors que depuis le début du mouvement lycéens (fin septembre) on compte au soir du 5 octobre, 715 policiers et gendarmes blessés. Alors que ces forces de l’ordre, détentrices (pour mémoire) de la force légitime, font face à une violence décomplexée (tirs de mortiers de feux d’artifice, cocktails Molotov, jets de projectiles, caillassage), le chef de l’État, sans un mot pour les policiers et gendarmes blessés, a demandé plus « d’empathie » et de « pédagogie » dans le maintien de l’ordre face à la colère lycéenne, ce qui en creux est une critique de l’action des policiers et gendarmes.
Dans un contexte où une certaine gauche joue, depuis des années, les apprentis sorciers par un discours anti – police, accusant les forces de l’ordre de répression abusive, de racisme et de discrimination, le moins que l’on pouvait attendre du président était une expression plus équilibrée et non un parti -pris. A tel point qu’un syndicaliste policier a déclaré : « Si l’un des nôtres tombe, on lâchera, on laissera tout brûler ».
La Constitution de 1958 avait été pensée autour d’un président garant de la continuité de l’État donc des institutions, arbitre des conflits et symbole de l’unité nationale.
Aujourd’hui, Emmanuel Macron apparaît comme prenant parti contre l’une des institutions fondamentales de la République. Sa politique du « en même temps », dépourvue de colonne vertébrale, a contribué à fracturer un peu plus l’unité nationale.
Combien de dégâts encore dans les six mois à venir ? Faut-il attendre six mois ?

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