Déconstruire une langue, c’est déconstruire une civilisation. Nos dirigeants le savent-ils, ou est-ce précisément le plan ?
Il ne suffit pas de tuer une nation par décrets et par dettes. Il faut, pour que l’œuvre soit complète, tuer sa langue. Et pour tuer une langue, il faut d’abord abrutir ses enfants. Cette vérité, nos élites la connaissent. Certaines, peut-être, la mettent en pratique.
L’École en ruines : l’effacement programmé
Les chiffres tombent, implacables, comme des pierres tombales sur la sépulture de ce qui fut jadis la meilleure école du monde. Les classements PISA, édition après édition, racontent le même naufrage. Les élèves français lisent moins bien, comprennent moins, raisonnent moins. On ne s’en alarme plus. On s’y habitue. On l’administre.
Le latin ? Le grec ? Ces langues-racines, ces clés de voûte de toute la pensée occidentale, ont été progressivement chassées des programmes comme des intrus encombrants. On les réserve désormais à « de rares esthètes », comprendre à quelques attardés nostalgiques qui n’ont pas encore compris que l’avenir appartient à l’emoji et au fil Instagram.
Le subjonctif s’efface. Le passé simple devient une curiosité archaïque. L’imparfait se raréfie. Et avec eux disparaît la capacité même de penser dans le temps, de distinguer ce qui fut, ce qui est, ce qui pourrait être, ce qui sera.
C’est là le crime silencieux que souligne avec une précision lumineuse Christophe Clavé (1) dans un texte remarquable : sans maîtrise du conditionnel, comment construire une pensée hypothético-déductive ? Sans conjugaison au futur, comment envisager demain ? Sans passé simple, comment raconter hier ? Une pensée réduite au présent est une pensée en cage. Incapable d’anticipation, incapable de mémoire, incapable de projet. Une pensée de consommateur, pas de citoyen.
« Plus le langage est pauvre, moins la pensée existe. » Christophe Clavé
La suppression du latin et du grec, ce n’est pas seulement la perte de deux langues mortes. C’est l’amputation des racines mêmes du français — et avec elles, de cette conscience étymologique qui permet de sentir les mots dans leur profondeur, leur parenté, leur histoire. Un enfant qui ne sait plus que « justice » vient de jus, le droit, qu’il porte en lui deux mille ans de jurisprudence romaine, est un enfant désarmé devant les sophismes du temps présent.
- Christophe Clavé, « Baisse du QI, appauvrissement du langage et ruine de la pensée », post Facebook, 2020-2021. Christophe Clavé est professeur de stratégie & management (HEC Paris, INSEEC, Audencia), diplômé de Sciences Po Paris, DBA du CNAM.
Quand le Président achève le travail
Mais l’École ne suffisait pas. Il fallait, depuis les plus hautes sphères de l’État, donner le coup de grâce symbolique. Emmanuel Macron s’y est employé avec une application confondante.
« L’arabe est la deuxième langue parlée en France, et c’est une réalité qu’il faut souvent rappeler. » Emmanuel Macron, depuis Alexandrie
Annoncé fièrement. Depuis l’Égypte. Un président français allant expliquer à l’étranger la « défrancisation » de son propre pays. Le symbole aurait été trop gros pour un roman satirique ; c’est notre réalité.
« L’épicentre de la langue française ne se trouve pas sur les quais de Seine mais dans le bassin du fleuve Congo. » Emmanuel Macron
La langue de Molière, de Voltaire, de Proust, de Céline, de Yourcenar, cette langue forgée dans les chancelleries royales, polie par des siècles de littérature et de pensée, n’aurait donc plus son centre de gravité en France. Elle se serait déplacée. Expatriée. Comme si une langue pouvait se séparer de la terre, de l’histoire, des voix millénaires qui l’ont faite.
« Il n’y a pas de culture française, mais une culture en France, diverse, plurielle, sans racines particulières. » Emmanuel Macron
L’art français ? Inexistant. La culture française ? Une fiction nationaliste. La langue française ? Plus vraiment la nôtre. À ce rythme, que reste-t-il à brader ?
Les fossoyeurs du mot, fossoyeurs de l’esprit
La mécanique est implacable, et elle n’a rien de nouveau. Orwell l’avait vu avec le novlangue de 1984 (publié en 1949). Bradbury avec ses pompiers de Fahrenheit 451. Réduire le vocabulaire, c’est réduire l’espace mental dans lequel les idées se forment, se confrontent, se contredisent. Un peuple qui n’a plus les mots pour penser sa situation est un peuple qui ne peut plus la contester.
Des études l’ont montré : une partie de la violence dans la sphère publique et privée provient directement de l’incapacité à mettre des mots sur les émotions. Quand la langue s’appauvrit, les poings et les cris prennent le relais. Ce n’est pas une vue de l’esprit. C’est une donnée clinique.
Ceux qui simplifient l’orthographe, qui suppriment les genres et les temps, qui abolissent les nuances au nom de l’accessibilité, ne sont pas des progressistes. Ce sont, selon le mot juste de Clavé, des fossoyeurs de l’esprit humain.
Et lorsque le fossoyeur s’appelle Président de la République, lorsqu’il opère depuis les tribunes du monde entier avec la bénédiction des caméras complaisantes, le fossoyage devient politique d’État.
La résistance par le mot
Il reste une arme. Une seule, mais décisive : la langue elle-même, pratiquée dans toute sa richesse, sa complexité, son exigence.
Lire. Écrire. Conjuguer. Argumenter. Faire vivre le subjonctif, le passé simple, le conditionnel passé. Enseigner le latin à ses enfants, même si l’institution s’y refuse. Leur faire lire Montaigne, Rousseau, Stendhal, et aussi Césaire, Senghor, Dib, non pour les opposer, mais pour leur montrer la richesse infinie d’une langue qui, précisément parce qu’elle a un foyer, peut s’ouvrir au monde sans s’y dissoudre.
Car c’est là le paradoxe que nos décideurs feignent de ne pas comprendre : une langue n’est universelle que parce qu’elle est d’abord singulière. Le français rayonne dans le bassin du Congo, à Montréal, à Hanoï, précisément parce qu’il est né sur les quais de Seine, dans les abbayes médiévales, dans les salons des Lumières. Brûler les racines pour célébrer les branches : voilà la folie de notre époque.
« Il n’est pas de liberté sans exigences. Il n’est pas de beauté sans la pensée de la beauté. » Christophe Clavé
Parce que la France, elle, n’a pas dit son dernier mot. Et tant qu’il restera des mots pour le dire, elle ne le dira pas.

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